Dissertation Peut On Devenir Poete

La poésie a pour fonction de « déraciner les mots » afin de « rompre avec l’accoutumance » (Saint-John Perse) et de « dévoiler » le monde (Cocteau).
Le poète est l’artisan des mots, la poésie est jeu verbal, invention, recherche sur le langage. « Mes outils d’artisan/sont vieux comme le monde […] verbes adverbes participes […] Je les pose sur la table/Ils parlent tout seuls je m’en vais » (Tardieu, « Poème pour la main droite »). Le poète joue avec la langue, modifie l’ordre habituel des mots, en invente : un « petit poème » passe et Queneau, par des néologismes équivoques, l’« enpapouète », l’« enrime », l’« enrythme », l’« enlyre », l’« enpégase »… (« L’instant fatal », Pour un art poétique).
La poésie est alors un moyen de connaissance – non scientifique, non rationnelle – et permet d’explorer le monde, de décrypter le quotidien en redonnant leur pouvoir aux sensations (« Parfum exotique » de Baudelaire ; « Fenêtres ouvertes » de Hugo) et en rompant avec l’habitude : « [La poésie] dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Cocteau). « Le Pain », « L’Huître » de Ponge donnent à ces réalités quotidiennes que nous ne remarquions même plus un visage nouveau.
Le poète est un « voyant » (Rimbaud) qui a pour mission de « percer » le mystère des choses et du monde, par la création de liens inattendus. Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, tisse des liens étranges entre les petites choses du quotidien (« L’Huître », « Le Pain »…) et les vastes univers de l’espace et de la nature. Baudelaire, par ses « correspondances », rend compte du monde dans sa globalité, impossible à peindre par la logique : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… » (« Correspondances », LesFleurs du mal).

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique ne doivent pas figurer sur la copie. Quelques passages de ce corrigé doivent être développés.

Introduction

Insaisissables, le poète et la poésie donnent lieu à des définitions souvent contradictoires, notamment quant à leur rapport avec la réalité. Quels liens le poète entretient-il avec le monde réel ? Il semble tantôt le fuir, tantôt s’en inspirer. Tantôt il emmène dans d’autres mondes , tantôt il peint la réalité qui l’entoure Mais ce n’est pas comme s’il tendait au lecteur un miroir : le monde réel est alors une matière que le poète transfigure et qui permet d’approcher les mystères du monde .

I. La poésie, loin du monde réel et du quotidien

« Fuir ! Là-bas fuir ! », s’exclame Mallarmé dans « Brise marine ».

1. Le poète voyageur

Le poète se présente volontiers comme un être venu d’ailleurs, qui fuit la réalité, « n’importe où, loin du monde » (« Anywhere out of the world », titre d’un poème des Fleurs du Mal de Baudelaire). Rimbaud, fugueur dès l’adolescence, lorsqu’il renonça aux voyages par l’imagination − tels ceux décrits dans le « Bateau ivre » − s’élança aux confins du monde, justifiant le surnom donné par ses amis : « l’homme aux semelles de vent ».

  • . Souvent , le poète tente de fuir la réalité. Il « vit la vie à côté » (C.Cros). C’est le sens du poème de Baudelaire « L’Albatros » : le poète y est ce « roi de l’azur », « ce voyageur ailé », « prince des nuées ». Hugo le décrit « Les pieds ici, les yeux ailleurs » (Les Rayons et les Ombres).
  • La nature même de la poésie en fait un . Domaine privilégié des , elle s’apparente à la peinture et transporte dans un qui font au lecteur parfois tout proche, comme lorsque Victor Hugo ouvre une simple fenêtre : « J’entends des voix. Lueurs à travers ma paupière / […] Cris des baigneurs. Plus près ! Plus loin ! non, par ici ! Non, par là ! […] Souffle immense de la mer » (« Fenêtres ouvertes », L’Art d’être grand-père).

2. Le poète crée des mondes nouveaux

  • L'étymologie du mot « poésie » (poiein en grec : « créer ») indique que le poète peut jamais exploré, par le recours aux et par la . Les poètes surréalistes du XXe disloquent le réel : Breton évoque sa « femme au dos d'oiseau qui fuit vertical » (« L'Union libre »), Apollinaire transforme la Seine… en bergerie « Bergère, ô Tour Eiffel / le troupeau des ponts bêle » (« zone »). Éluard nous fait survoler « La Terre…bleue comme une orange » (L'Amour, la poésie)
  • . Le poète crée parfois un monde irréel où s'évade le lecteur : ainsi Rimbaud dans « Aube » (Illuminations), peint un pays rêvé où « les pierreries regardèrent » et où « une fleur [lui] dit son nom » ; Baudelaire fait découvrir le monde de la beauté idéale « sous de vastes portiques / Que les soleils marins teignaient de mille feux…» (« La Vie antérieure »).

3. Dans quel but le poète fuit-il le monde réel ?

  • Pour . La poésie de l’exil, de la nostalgie sublime un lieu idéal. Ainsi, dans « Heureux qui comme Ulysse », Du Bellay qui se sent étranger dans la Rome de la Renaissance, regrette sa Touraine natale ; dans « Jardins de France » Senghor se souvient, depuis la France, de la vigueur de son Afrique natale.
  • Pour  : amour malheureux (« Poèmes à Lou », Apollinaire), perte d’un être cher (« Demain dès l’aube » Hugo ; « Notre vie », Éluard) ; perte de l’inspiration, doute sur ses talents créateurs (« La cloche fêlée », Baudelaire).
  • Pour . S’éloigner du monde et de sa réalité malsaine, des vices des hommes, des siens propres et aspiration à le quitter, tel Baudelaire : « Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides » ; « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit » (« Anywhere out of the world », Le Spleen de Paris).

II. Le poète, peintre du monde réel

Cependant, beaucoup de poètes font de leur art une « peinture » (Horace). Pourquoi le poète cherche-t-il à exprimer le monde réel ?

1. Le poète, attentif à la vie

Le poète : il y puise son inspiration et la peint parfois de façon très réaliste. Le poète Blaise Cendrars résume cette attention par une jolie métaphore : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. »

  • Il trouve ses sujets dans qui émaillent notre vie. Dans Le Parti pris des choses Ponge magnifie les réalités les plus usuelles : un pain, un cageot. Dans « Fenêtres ouvertes », Hugo rend compte des bruits tout simples, remplissant ainsi le rôle que le poète Reverdy assigne à la poésie : « considérer toutes choses comme inconnues et […] reprendre tout au début ».
  • Parfois inspirent le poète : Ronsard évoque la proximité de la mort dans « Je n’ai plus que les os… » ou évoque la jeune Hélène devenue « bien vieille […] au foyer accroupie » ; Baudelaire décrit « Les petites vieilles », que le temps a inexorablement abîmées.

2. Le poète, un être qui s’engage

  • La dans sa  : dans « Melancholia », Hugo décrit le travail quotidien des enfants au e siècle ou l’analphabétisme dans L’Année terrible. Au e siècle, les poètes résistants, comme Desnos s’engagent contre la barbarie de la Deuxième Guerre mondiale (« L’Honneur des poètes »), pour la « Liberté » (Éluard). La poésie est une « arme chargée de futur » (Gabriel Celaya).

3. Le poète exprime un monde réel intérieur

  • Parfois, le poète explore un , domaine privilégié des sensations, des sentiments qu’il s’efforce de la rendre dans toute sa plénitude.
  • Il parle des émotions, des rêves, des affections : Hugo parle doucement à sa fille morte de son pèlerinage vers sa tombe (« Demain, dès l’aube ») et invite le lecteur à partager sa douleur de père qui « marchera le dos courbé, Seul, inconnu, le dos courbé ». « Spleen » de Baudelaire (« Quand le ciel bas et lourd… ») où « de longs corbillards, sans tambours, ni musique / Défilent lentement »… et « Fantaisie » de Nerval nous fait entrer dans la mémoire du poète qui « de deux cents ans […] rajeunit ».

Cependant le poète, plus sensible que les autres, voit la réalité différemment.

III. La poésie, création et transfiguration de la réalité

En fait, le regard poétique dépasse la simple peinture du monde réel que le poète ne fuit pas ; il est une matière que le poète transfigure.

1. Comment la poésie « transfigure »-t-elle le quotidien ?

Cette aptitude de la poésie lui vient de son .

  • Comme l’explique Sartre avec l’exemple de « Florence », le poète exploite  : « Florence est ville et fleur et femme, elle est ville-fleur et ville-femme et fille-fleur tout à la fois ». En jouant sur , le poète transfigure le monde qui nous entoure.
  • Le poète recourt aussi aux (comparaisons, métaphores…) : il rapproche des réalités diverses et substitue sa vision singulière à une vision routinière. Il a le pouvoir d’animer l’inanimé. Rimbaud donne vie à un meuble (« Le Buffet »), Verlaine à un instrument de musique (« Le Piano »), Réda à une « Bicyclette ». Ponge tisse des liens spectaculaires entre les petites choses du quotidien et le cosmos : le pain devient une terre qui cuit dans le « four stellaire ».

2. Le poète « déchiffreur » plonge au cœur de la réalité

  • Bien plus, Mallarmé assigne au langage poétique une fonction créatrice quand il affirme qu’évoquer une fleur, c’est  : « Je dis, une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. ». La poésie posséderait donc un pouvoir d’évocation propre, qui atteint l’essence même des objets, les dégage de leur existence triviale.
  • Ainsi, le poète, en tant que « voyant », fait qui se cache derrière le mur de la réalité quotidienne. La poésie est un . Baudelaire, dans « Correspondances », révèle les liens invisibles du monde caché et les sensations que l’on ne saurait exprimer :

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… »

  • Ainsi se développe chez le lecteur une . Baudelaire dans « Élévation » affirme que la poésie permet de comprendre le « langage des fleurs et des choses muettes » ; dans « Correspondances », un dialogue de regards et de sons silencieux s’instaure entre l’Homme et la Nature.

3. Le poète, créateur de beauté

  • Le regard poétique va jusqu’à . Baudelaire explique ce pouvoir alchimique par une métaphore frappante : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».
  • La poésie, après avoir montré « nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, et que nos sens enregistraient machinalement » (Le Secret professionnel, Cocteau), donne l’.

Conclusion

La poésie, fuite loin du monde réel ? Oui, vers toutes les destinations, vers ailleurs, mais aussi dans l’univers qui nous entoure au quotidien. Si d’un côté elle permet de s’évader, de l’autre elle saisit la réalité et la montre dans toute sa splendeur (ou sa laideur). Le poète est celui qui fuit pour mieux retrouver. La poésie murmure secrètement à notre conscience que, même si le monde est parfois rude et cruel, il faut l’aimer. Reverdy nous met sur la voie dans « La saveur du réel » : il espère s’envoler mais n’y arrive pas et retombe aux pieds d’un ruisseau ; c’est à ce moment là qu’il aime « le poids qui [l’a] fait tomber ».

Conseil

Pour les exemples, s’appuyer sur le corpus ne suffit pas : il faut ajouter des exemples personnels qui témoignent de votre culture littéraire ou artistique. Ne vous bornez pas à citer des titres, commentez ; un exemple non commenté n’a pas valeur de preuve et ne sert à rien.

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